CHAPITRE 1

 

Je suis une vampire. Pendant des siècles, j’ai cru que j’étais la dernière vampire existant sur cette planète, et que par conséquent, j’étais la créature la plus puissante du monde. Cette certitude me donnait une immense assurance. Je n’avais peur de rien, parce que je savais que rien ne pouvait m’atteindre. Mais un jour, un jour mémorable, Yaksha, celui qui m’avait créée et que je croyais mort, m’a attaquée, et j’ai alors découvert que je n’étais pas toute-puissante. Quelque temps après, un nouveau vampire est apparu, répondant au nom d’Eddie Fender. Yaksha lui avait transmis sa force, et cette fois encore, j’ai bien failli disparaître. Pourtant, j’ai survécu à Yaksha, et à Eddie Fender, et j’ai ensuite donné naissance à une fille dotée de pouvoirs extraordinaires, et extrêmement persuasive – Kalika, Kali Ma, la Mère Noire, la Déesse Suprême de la Destruction. Oui, je suis convaincue que mon unique enfant est une incarnation divine, autrement dit un avatar. Lors d’une vision bouleversante, elle a fait à mon intention la démonstration de son infinie grandeur.

Le seul problème, c’est que ma fille semble être totalement dépourvue de conscience.

En fait, il y a d’autres petits problèmes. Trois, exactement.

J’ignore où se trouve Kalika.

Je sais qu’il faut que je la détruise.

Mais c’est ma fille, et je l’aime de tout mon cœur.

De tous ces dilemmes, je ne sais pas quel est le pire, mais tous ensemble, ils forment une combinaison très dangereuse. Un autre enfant, le rival de ma fille, est né récemment. Je ne connais pas le prénom de ce bébé, mais il s’agit du fils de mon amie Paula Ramirez. Les pouvoirs de cet enfant représentent encore un mystère pour moi, mais je sais déjà que quelques gouttes de son sang ont permis de ressusciter mon meilleur ami, Seymour Dorsten. Pour l’instant, j’ignore où se trouvent Paula et son fils, et je ne sais pas s’ils sont avec Kalika, mais si c’est le cas, je crains qu’ils ne soient morts tous les deux. Parce que ma fille, plus que tout au monde, veut s’emparer de ce bébé, Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Tout ça me dépasse.

D’autant que les problèmes qui m’assaillent semblent se suivre les uns derrière les autres.

Je me trouve maintenant devant l’église de l’Unité à Santa Monica, et Seymour est avec moi. Trois mois se sont écoulés depuis la dernière fois où nous sommes allés sur les quais à Santa Monica. Ce jour-là, Kalika avait décidé d’épargner la vie de Seymour, puis elle s’était ravisée et lui avait planté un pieu dans le dos, au moment précis où il se jetait dans les vagues de l’océan. Puis elle avait prétendu qu’elle agissait ainsi afin de me prouver qu’elle ne plaisantait pas.

— Faut-il vraiment que tu connaisses la vérité ?

— Oui.

— Tu vas le payer chèrement.

J’avais demandé à Kalika de me dire qui était l’enfant de Paula, et le fait de tuer Seymour avait été sa façon à elle de répondre à ma question – une réponse plutôt étonnante. Mais si Kalika n’avait pas assassiné Seymour, je n’aurais jamais eu l’idée d’utiliser le sang du bébé pour le ramener à la vie, et par conséquent, je n’aurais jamais su à quel point cet enfant était spécial. Seymour, lui, ne se souvient de rien : l’empalement a effacé de sa mémoire le souvenir de cette nuit-là. Il se rappelle son plongeon dans l’océan – et c’est tout. Évidemment, il essaie par tous les moyens de me convaincre de le transformer en vampire, parce qu’il est persuadé que nous avons une vie sexuelle trépidante – ce que la sienne n’est pas, loin de là. Je n’ai pas la moindre intention de coucher avec Seymour, parce que j’aurais trop peur de briser le fragile équilibre que nous avons établi entre nous, à grands renforts de démonstrations d’affection et d’insultes variées.

Pour la dixième fois, Seymour cherche à savoir pourquoi je l’ai traîné à une conférence new-Age. Cette dernière s’intitule : La naissance du Christ, ou l’accomplissement d’une prophétie égyptienne. L’orateur est un certain Dr Seter, fondateur de la Suzama Society, une association new-Age, justement. Je tiens à assister à cette conférence parce que le Dr Seter a publiquement déclaré deux choses incroyables : au cours d’une émission de radio, il a d’abord annoncé que le Christ était de retour parmi nous – à l’en croire, d’ailleurs, il serait né le même jour que le bébé de Paula. Naturellement, le Dr Seter n’a pas mentionné Paula, puisqu’il ne sait pas qui a bien pu donner naissance à l’enfant qu’il affirme être le Christ. Ensuite, il prétend être en possession d’un manuscrit égyptien, très ancien, qui contiendrait une foule d’informations concernant cette seconde naissance du Christ.

Si les deux dates n’avaient pas coïncidé, et si je n’avais pas personnellement connu cette Suzama lors de mon séjour en Égypte, cinq mille ans auparavant, je n’aurais pas accordé le moindre crédit aux déclarations du Dr Seter. Mais il se trouve que Suzama a précisément été mon professeur, et je suis fort bien placée pour savoir qu’elle était effectivement douée de puissants pouvoirs psychiques.

Mais je n’avais encore jamais entendu parler du manuscrit de Suzama. Je me demande comment le Dr Seter se l’est procuré, et si les informations qu’il contient sont exactes.

Pas question d’expliquer tout ça à Seymour sans lui révéler qu’il doit sa vie au sang d’un nouveau-né d’origine latino-américaine âgé d’à peine trois heures. Je pressens que son amnésie partielle a pour cause une raison bien précise, et j’hésite à le bousculer. D’ailleurs, si je lui dis la vérité, j’ai peur qu’il ne me croie pas. Qui pourrait croire une histoire pareille ? Il n’est pas facile d’évoquer Dieu, son Fils et autres concepts immaculés sans avoir l’impression d’être potentiellement un intégriste fanatisé. Surtout que Paula – c’est elle-même qui me l’a dit – n’était pas vierge.

— Quand je pense qu’on aurait pu aller au cinéma, rouspète Seymour. Ou au resto… C’est nul, ces histoires de religion. Ça fait deux mille qu’on attend le retour du Christ ! S’il devait réellement revenir parmi nous, il serait déjà là, tu peux me croire.

— Krishna a promis qu’il reviendrait, dis-je. Il a même précisé que personne ne le reconnaîtrait.

— Tu veux dire qu’il viendra sans sa flûte sacrée ?

— À mon avis, il choisira pour son retour un environnement, disons… modeste.

Seymour scrute l’affiche annonçant la conférence, collée près de la porte de l’église.

— L’histoire, toi, tu connais. Tu crois que cet illuminé peut vraiment t’apprendre quelque chose ?

Il faut que je lâche un peu de lest, sinon Seymour refusera de m’accompagner à l’intérieur. En fait, je ne suis pas sûre de savoir pourquoi je l’ai emmené avec moi, mais je sens confusément qu’à un moment ou à un autre, je vais avoir envie de me confier à lui et de profiter de ses conseils. C’est comme ça que j’ai toujours agi par le passé, et je tiens à ce qu’il assiste à la conférence afin d’être certaine qu’il aura toutes les données du problème quand j’aurais besoin de ses lumières.

Pourtant, j’hésite à parler à Seymour. Chaque fois que je lui donne des informations nouvelles, je l’expose un peu plus au danger, même si c’est lui qui a décidé de rester avec moi après avoir constaté les dégâts que ma fille est capable de provoquer. Il sait que je la recherche, même s’il ne s’est pas encore rendu compte que j’étais également sur la piste de Paula et de son bébé. Paula n’a toujours pas appelé le numéro de boîte vocale que je lui avais laissé : elle aurait dû essayer de me joindre il y a deux mois, c’est-à-dire quatre semaines après notre séparation. J’ai peur que Kalika n’ait réussi à mettre la main sur elle avant moi, et si j’assiste à la conférence du Dr Seter, c’est dans l’espoir de récolter des indices qui me permettront de retrouver sa trace. La sienne et celle de son bébé. Je sais, ça ne va pas être facile…

— Le Dr Seter prétend posséder un exemplaire du manuscrit de Suzama, dis-je à Seymour. Suzama a réellement existé, tu sais : c’était une grande-prêtresse d’Isis vénérée par les fidèles, une initiée de haut rang dans l’Égypte antique.

Je marque une pause.

— Je la connaissais bien, j’ai même étudié les textes sacrés sous sa direction.

Seymour est favorablement impressionné.

— Que t’a-t-elle enseigné ?

— Elle m’a appris que la lumière de mon âme doit également briller dans mon cœur.

— Pardon ?

— Elle m’a enseigné les bases d’une méthode de méditation ésotérique. Suzama possédait tout un tas de dons, et notamment médiumniques : elle prédisait l’avenir.

Attrapant Seymour par le bras, je l’entraîne vers la porte de l’église.

— Viens. Je te parlerai de Suzama plus tard.

En entrant, j’aperçois sur une table un registre posé à côté d’un petit panier en osier, destiné à recueillir les dons du public et dans lequel je jette quelques dollars. Près de la porte, un jeune homme, complet bleu marine et cravate rouge, accueille les participants. En fait, plusieurs personnes ont revêtu le même genre d’uniforme – des jeunes gens radieux, mâles et femelles, plutôt beaux, et tous en uniforme bleu marine. Ce sont des disciples du Dr Seter, je l’ai tout de suite compris, mais je n’en déduis pas pour autant que ce bon Dr Seter dirige un groupe de fanatiques. Les associations new-age, voire chrétiennes, ne sont pas forcément des sectes. D’ailleurs, si tel était le cas, je n’y attacherais aucune importance : tout ce qui m’intéresse, c’est de savoir si le Dr Seter connaît son sujet.

Le jeune homme chargé d’accueillir le public m’adresse un salut chaleureux.

— Bienvenue, me dit-il. Puis-je vous demander comment vous avez appris que le Dr Seter donnait une conférence ce soir ?

— En écoutant la radio. J’ai écouté l’interview du Dr Seter, hier soir.

— Sur KEXT ?

— Précisément, dis-je. Vous connaissez le Dr Seter depuis longtemps ?

— Vous ne croyez pas si bien dire.

Souriant, le jeune homme me tend la main.

— James Seter, je travaille avec mon père depuis ma plus tendre enfance.

Il s’interrompt un instant pour me dévisager.

— Et vous êtes… ?

— Je m’appelle Alisa, et voici Seymour.

— Salut ! lance Seymour en serrant la main de James Seter, qui continue à me dévorer du regard.

— Vous avez lu le livre du Dr Seter ? me demande-t-il.

— Non, dis-je. J’espérais d’ailleurs que je pourrais m’en procurer un exemplaire ce soir.

— En effet, la vente aura lieu après la conférence, me rassure James. Un ouvrage fascinant, si vous me permettez d’en faire moi-même l’éloge.

— Qu’est-ce qui a permis à votre père de prédire avec autant d’exactitude cette seconde naissance du Christ ?

— Le manuscrit de Suzama. Il contient des informations très détaillées concernant le prochain retour du Messie, et il a prédit le premier avec beaucoup de précision.

Je souris.

— Et vous accordez du crédit à ces théories ?

James hoche la tête.

— Suzama avait un don, celui de prédire les événements, et en étudiant les textes qu’elle a laissés, je n’ai jamais pu la prendre en défaut.

— On dirait qu’il s’agit effectivement d’un document remarquable, dis-je. Pourquoi les archéologues contemporains, les linguistes, les théologiens n’ont-ils pas la possibilité de l’étudier ?

James hésite un instant.

— Mon père répondra à toutes ces questions au cours de la conférence. Il est préférable de s’adresser à lui : il a une connaissance parfaite du manuscrit.

— Une dernière question, lui dis-je. A-t-il apporté ce manuscrit, ce soir ?

— Je crains que non. C’est qu’il s’agit d’un document inestimable, que nous ne pouvons prendre le risque d’exposer en public.

J’ai beau tendre une oreille exercée, je ne décèle dans la voix de James Seter aucun signe indiquant qu’il serait en train de mentir, ou de dissimuler la vérité. Sans compter qu’il paraît très à l’aise, et que son comportement est tout à fait naturel : il ne correspond pas à l’idée qu’on se fait d’un fanatique. Ses yeux noirs sont fixés sur moi, et je crois que je suis à son goût. Tant mieux : James est particulièrement beau et n’a guère plus de vingt-deux ans.

Après l’avoir remercié, j’attrape Seymour par la main et nous pénétrons dans l’église, pour nous mettre aussitôt en quête d’un siège. Il y a foule, mais nous réussissons à nous caser dans l’un des premiers rangs. L’assistance rassemble des gens très divers : des jeunes, des vieux, des chômeurs, des cadres… Personnellement, je suis déçue de ne pas pouvoir examiner le manuscrit de près, parce que je suis convaincue que j’aurais su, du premier coup d’œil, s’il est vraiment authentique. Les hiéroglyphes que traçait Suzama étaient très beaux, je m’en souviens très bien.

Le Dr Seter fait son entrée cinq minutes plus tard. De petite taille, il a les cheveux blancs et une certaine prestance. Tandis qu’il se dirige vers l’estrade, et bien qu’on lui donne une soixantaine d’années, je lui attribue au moins soixante-dix ans. Ce sont sa vitalité et ses yeux gris pétillants qui le font paraître plus jeune qu’il ne l’est réellement. Il porte un costume gris tout à fait banal et des chaussures noires d’excellente facture, mais il est loin d’être aussi séduisant que son fils. D’ailleurs, je le soupçonne de ne pas en être le père biologique : il a vraisemblablement adopté James. Le Dr Seter donne l’impression d’être un homme cultivé, ce que je trouve très intéressant. La structure osseuse de son visage et les fines rides qui le parcourent reflètent son intelligence et son excellente éducation. Bien sûr, je n’ai besoin que d’un seul coup d’œil – un œil de vampire – pour emmagasiner toutes ces informations.

James Seter s’avance alors pour présenter son père à l’assistance, et entreprend d’énumérer ses diplômes universitaires. Le Dr Seter est titulaire d’un doctorat en théologie et en archéologie, respectivement attribués par les université de Harvard et de Stanford. Il est l’auteur de nombreux articles, ainsi que de trois livres rassemblant ses thèses. Depuis dix ans, poursuit James, le Dr Seter étudie le manuscrit de Suzama afin de délivrer au monde entier le message qu’il contient. James ne dit pas où son père s’est procuré le manuscrit, sans doute pour lui laisser le soin d’en parler pendant la conférence. La présentation est brève, et le Dr Seter apparaît à son tour sur l’estrade. D’une voix agréable, bien que légèrement enrouée, il commence par souhaiter la bienvenue au public, le remerciant d’être venu si nombreux. Puis il adresse à toute l’assemblée un sourire chaleureux, et un peu timide.

— Affirmer que le Messie est de retour parmi nous n’est pas une chose facile à faire, dit le Dr Seter, surtout quand on ajoute qu’on connaît aussi la date et le lieu de sa naissance. Si j’avais moi-même assisté à cette conférence il y a dix ans, je crois que j’aurais quitté la salle avant la fin. Comme mon fils James l’a indiqué, j’ai bénéficié d’une formation universitaire rigoureuse, et dix ans auparavant, je n’aurais jamais envisagé l’hypothèse d’un retour du Christ. Pour être tout à fait franc, j’avoue que Jésus-Christ ne faisait pas partie de mes préoccupations, ce qui vous surprendra peut-être, puisque je suis titulaire d’un doctorat en théologie. En fait, mes connaissances en matière de religion ont toujours été purement académiques : j’étais agnostique et, sans être croyant, je trouvais toutes les religions fascinantes d’un point de vue intellectuel.

« Mesdames et messieurs, nous voici arrivés au stade où la moitié d’entre vous risque de quitter la salle. Quand j’ai commencé à donner des conférences à propos du manuscrit de Suzama, nombreux étaient ceux qui décidaient de sortir après avoir entendu cette présentation. Mais depuis, j’ai réussi à diminuer ce nombre en demandant simplement aux gens présents d’oublier leurs doutes et d’écouter jusqu’au bout ce que j’ai à leur dire. Vous pourrez vous forger une opinion plus tard, et croyez-moi, vous aurez tout le temps nécessaire.

Le Dr Seter s’interrompt un instant pour boire une gorgée d’eau, puis il reprend la parole après s’être éclairci la voix.

— Le manuscrit de Suzama témoigne directement de la culture de l’Égypte antique. La datation au carbone 14 et l’analyse du style des hiéroglyphes permettent d’affirmer qu’il est vieux de cinq mille ans environ, ce qui le place dans ce qu’on appelle communément l’Égypte prédynastique. Je ne l’ai pas découvert en Égypte, mais dans un pays d’Europe occidentale dont je ne peux révéler le nom pour l’instant. La raison pour laquelle je tiens à garder ce nom secret pourra paraître évidente à certains d’entre vous, mais les autres la jugeront méprisable.

Le Dr Seter marque une pause.

— J’ai rapporté le manuscrit de Suzama en Amérique afin de l’étudier, sans avoir l’autorisation des autorités du pays dans lequel je l’ai trouvé. Dans un certain sens, je me suis rendu coupable de vol, mais je n’ai aucune excuse à fournir. De plus, tant que je ne donne pas le nom du pays dans lequel j’ai dérobé le manuscrit, je suis à l’abri de toute poursuite juridique. Mais vous devez comprendre qu’avec mon bagage universitaire, je suis le plus qualifié pour étudier ce document.

« Certains d’entre vous pensent peut-être que mon attitude trahit le pire égocentrisme. En gardant pour moi le manuscrit original, je contribue à mettre en doute son authenticité. Quel scientifique réputé agirait ainsi ? Si l’on m’avait dit, dix ans auparavant, que je me rendrais coupable d’un tel acte, j’aurais juré que c’était impossible. J’aurais déclaré que tout document ancien appartient à l’humanité tout entière, et que rien ne justifie qu’on le dissimule et qu’on le garde secret. Pourtant, j’ai moi-même caché ce document. Pourquoi ?

« Parce que je suis convaincu que le manuscrit de Suzama contient des informations qui pourraient se révéler dangereuses si elles étaient livrées à la connaissance du grand public. Dangereuses pour qui, me demanderez-vous ? Eh bien, pour le Christ lui-même, et pour le grand public en général. Suzama, qui était dotée de pouvoirs médiumniques puissants, a transmis des renseignements qui pourraient permettre de retrouver la trace du Christ bien avant que ce ne soit nécessaire… Sans compter que le manuscrit contient des informations concernant des méthodes de méditation qui sont, à mon avis, dangereuses pour les néophytes.

« Qui suis-je pour décider de ce qui représente un danger pour l’humanité ? Tout ce que je peux dire pour ma défense, c’est que j’ai personnellement testé une grande partie des instructions laissées par Suzama, et j’ai bien failli y laisser ma peau. D’après moi, il serait complètement irresponsable de jeter en pâture au public les informations contenues dans ce document.

« Mais pour quelle raison devriez-vous accorder le moindre crédit à tout ce que je vous raconte ? Pourquoi devriez-vous croire que Suzama a vraiment existé ? Eh bien, sachez que vous n’êtes pas obligés de me faire confiance, et d’ailleurs, ce n’est pas ce que je vous demande. Mais en guise de preuve, j’ai soumis à d’éminents archéologues des diapositives représentant certains passages du manuscrit. Comme je ne les ai pas autorisés à consulter le document original, ils ne souhaitent pas se prononcer sur son authenticité, mais la majorité d’entre eux est prête à déclarer que, pour autant qu’ils puissent en juger, il s’agit bien du manuscrit de Suzama.

« Qu’a dit cette femme, disparue depuis si longtemps, à propos de la naissance et du retour du Christ ? D’abord, Suzama établit le fait qu’au cours de l’histoire, le Christ n’est pas venu une fois, mais au moins quatre : deux cents ans avant la naissance de Suzama, il est apparu en Inde sous le nom de Krishna, puis sous celui d’Adi Shankara cinq cents ans avant le Christ, et enfin sous le nom de Jésus. Le manuscrit prédit chacune de ces naissances, et précise également qu’une seule et même âme animait ces grands prophètes, ces maîtres spirituels. De plus, le texte de Suzama prédit que cette âme s’est incarnée à nouveau, et cette fois au cours des trois derniers mois. La date exacte est même précisée : le 15 mars dernier, l’enfant en question est né ici, en Californie.

Une vague de protestations parcourt l’assistance, et le Dr Seter en profite pour boire une gorgée d’eau. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’il la mérite amplement, compte tenu de ce qu’il vient de déclarer. Après s’être éclairci la voix, il reprend la parole.

— Comment puis-je être sûr que Suzama ne racontait pas n’importe quoi ? Si je considère que son manuscrit est authentique, s’il est effectivement un témoignage de la culture de l’Égypte antique, je suis bien obligé de reconnaître que les prédictions concernant le passé sont exactes. Mais au-delà de ça, le texte contient sa propre justification. En suivant les instructions données par Suzama, j’ai intuitivement acquis la certitude que certains passages ont une signification secrète. Je vois que vous êtes nombreux à froncer les sourcils. Les instructions et les prédictions de Suzama sont-elles présentées sous une forme hermétique, au point qu’il serait possible d’en donner des interprétations différentes ?

« La réponse est à la fois affirmative et négative. Dès qu’il s’agit de dates, Suzama est souvent très précise : ainsi, elle annonce clairement la naissance de Shankara et du Christ. Mais quand elle aborde les pratiques ésotériques, elle peut faire preuve de la plus grande subtilité. Celui qui se livre à l’étude de son texte doit également étudier son propre fonctionnement mental, et c’est justement ce qui m’a décidé à ne pas publier l’intégralité du manuscrit. Les scientifiques ont une approche objective, empirique, des phénomènes qu’ils observent, alors que d’après moi, la nature même de ce genre d’études spirituelles, qui portent sur l’âme et le divin, est presque entièrement subjective.

Le Dr Seter s’interrompt, et son regard balaie l’assistance.

— Je n’aime pas parler trop longtemps sans répondre aux questions du public. Quelqu’un souhaite-t-il s’exprimer ?

Plusieurs mains s’agitent. Le Dr Seter choisit de répondre à un quadragénaire qui se trouve non loin de nous. L’homme se lève.

— Comment avez-vous découvert l’existence de ce texte religieux ? demande-t-il. Quel est l’indice qui vous a mis sur sa piste ?

Le Dr Seter n’hésite pas un seul instant.

— Un rêve. J’ai tout simplement rêvé que le manuscrit se trouvait à tel endroit, et j’y suis allé. J’ai creusé à l’endroit indiqué, et je l’ai trouvé.

L’homme n’en revient pas.

— Ce n’est pas sérieux…

Un murmure sourd monte de la foule, et le Dr Seter lève la main.

— Croyez-moi, je préférerais vous faire une autre réponse, mais je mentirais, malheureusement. C’est bien ainsi que j’ai découvert le manuscrit. Il n’y a eu ni recherches ni chantiers interminables. Je l’ai trouvé dès le début des fouilles.

L’homme est toujours debout.

— Vous pensez donc que Dieu a guidé votre main ?

— Je pense que quelqu’un m’a guidé, en effet, mais je ne sais pas si c’est Dieu lui-même. En fait, Suzama ne parle jamais de Shankara ou du Christ comme étant d’essence divine. Elle les appelle des maîtres, ou des êtres parfaits, et elle croit que tous les humains évoluent de la même façon, et qu’ils tendent tous vers un état spirituel supérieur, qu’elle appelle la perfection.

Le Dr Seter marque une pause.

— Ce rêve m’a laissé une impression particulièrement forte, contrairement à ceux que je fais d’habitude. Ensuite, je n’ai eu qu’à suivre les indications qu’il me donnait.

Un silence.

— Question suivante ?

C’est au tour d’une jeune femme assise au fond de la salle de prendre la parole. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche, il est évident qu’elle n’est pas d’accord avec le Dr Seter.

— Et si vous aviez inventé toute cette histoire ? Et si le manuscrit de Suzama était l’œuvre d’un faussaire ?

— Je crains que ceci ne soit pas une question.

Le Dr Seter se tait un instant, puis il reprend :

— Vous avez une question à me poser, Mademoiselle ?

La jeune femme fulmine.

— Il n’y a qu’un seul Christ. Comment osez-vous le comparer à ces charlatans ?

Le Dr Seter sourit.

— Ce sont des questions comme la vôtre qui me confirment dans ma décision de garder secrète ma découverte. Je connais l’importance du Christ dans notre culture. Chacun des prophètes que j’ai mentionnés a été un grand leader spirituel à son époque, et si vous étiez née en Inde, Mademoiselle, vous suivriez peut-être leurs enseignements. Si vous êtes chrétienne, c’est d’abord parce que vous êtes née dans ce pays.

Il s’interrompt pour dévisager la jeune femme.

— Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?

Mal à l’aise, elle persiste à défier le conférencier.

— Pas du tout. En comparant Jésus-Christ avec tous ces prophètes, vous déformez Sa Parole.

— Franchement, je crois plutôt qu’en les comparant entre eux, je leur fais à tous un grand compliment, mais ce n’est pas le propos. Je n’ai jamais demandé à personne de croire que Suzama dit la vérité. Personnellement, et d’après les recherches que j’ai effectuées, c’est ce que je crois. Si vous pensez qu’il s’agit d’un faux, libre à vous, mais le texte annonce que ceux qui prêchent la parole du Christ seront aussi les premiers à le désavouer lorsqu’il reviendra parmi nous.

J’approuve la façon dont le Dr Seter réagit aux propos agressifs de la jeune femme. Moi, je n’ai jamais aimé les dogmes religieux, quels qu’ils soient : ce ne sont qu’une forme de racisme déguisé, en plus insidieux. Pourtant, je ne suis pas certaine d’être d’accord avec le Dr Seter quand il affirme que les trois leaders spirituels ne forment qu’une seule et même âme. Ayant personnellement connu Krishna, j’ai du mal à concilier la plupart des enseignements du Christ avec les siens, bien que je soupçonne les premiers apôtres chrétiens d’avoir déformé ce que leur maître professait. Je connais également l’œuvre de Shankara, en particulier son commentaire des Sutras de Brahma que j’ai passé des siècles à étudier, et je suis d’accord avec la tradition orientale qui tient Shankara pour le plus grand intellectuel qui ait jamais vécu sur cette planète, mais le style de son enseignement était très différent de celui de Krishna, ou même du Christ. D’abord, il n’a jamais prétendu qu’il était différent des autres humains, et tout en accomplissant de nombreux miracles, il ne s’est jamais présenté comme étant le fils de Dieu ou Dieu lui-même.

Néanmoins, je trouve que le discours du Dr Seter est fascinant. Levant la main, je croise son regard, et j’en profite pour utiliser une fraction du pouvoir dont je dispose pour monopoliser l’attention d’autrui. Il me donne aussitôt la parole. À mon tour, je me lève et je pose ma question.

— Vous dites que Suzama a donné les dates de naissance exactes de tous ces avatars, dis-je. Pourtant, le calendrier solaire a été utilisé dans l’Égypte antique deux mille ans seulement avant la naissance du Christ. En citant ces dates, Suzama s’est certainement servi d’un calendrier lunaire. Comment avez-vous effectué le passage de l’un à l’autre ?

— Cela n’a pas été nécessaire. Les dates ne sont pas exprimées selon un calendrier lunaire, mais solaire.

Cette réponse me déçoit.

— Mais en tant qu’archéologue, vous vous rendez bien compte que c’est tout à fait improbable. Cela signifie sans doute que le manuscrit que vous avez découvert date d’une époque beaucoup plus tardive, ou qu’il s’agit d’un faux.

Le Dr Seter ne se démonte pas.

— L’archéologue que je suis a effectivement été surpris que Suzama ait prédit la naissance de ces prophètes selon un calendrier solaire. Pourtant, si nous tenons pour véritable la profonde intuition de Suzama, nous devons également accepter qu’elle ait compris que le calendrier lunaire en usage à son époque ne serait plus utilisé par les générations futures. En fait, du moins d’après moi, le fait qu’elle n’ait pas utilisé le calendrier lunaire prouve au contraire qu’elle dit vrai.

— Hormis les trois noms que vous avez mentionné, elle n’en cite aucun autre ? dis-je.

Le Dr Seter hésite.

— Eh bien, oui, en effet. Mais elle ajoute que les autres sont issus d’une lignée différente.

— Parle-t-elle d’Isis, par exemple ?

Là, le Dr Seter ne peut dissimuler son étonnement.

— Je n’ai mentionné cela dans aucun de mes livres, mais oui, c’est vrai, Suzama était une grande-prêtresse qui vénérait le culte d’Isis.

Il marque une pause.

— Puis-je vous demander pourquoi vous me posez cette question ?

— Nous pourrons en parler une autre fois, dis-je en me hâtant de m’asseoir. Se penchant vers moi, Seymour me murmure quelques mots à l’oreille.

— Tu es en train d’attirer l’attention sur toi, me prévient-il.

— Juste assez pour donner envie au Dr Seter de m’accorder un entretien après la conférence, lui dis-je.

— Tu crois qu’il dit la vérité ?

— En tout cas, il en est persuadé. Impossible de déceler dans sa voix la moindre trace de mensonge.

Je réfléchis un instant.

— Mais je ne veux pas dire pour autant qu’il ait raison. Loin de là.

S’ensuivent des douzaines de questions.

— Comment Suzama décrit-elle la Californie ?

Réponse :

— À l’autre bout du grand continent, de l’autre côté de l’océan, là où le soleil brille toujours.

— Dans quel genre de famille le Christ vient-il de naître ?

Réponse :

— Une famille pauvre, dont le père et la mère sont séparés.

— Quelle est la nouvelle nationalité du Christ ?

Réponse :

— C’est un enfant à la peau foncée.

Beaucoup de gens n’aiment pas cette réponse. Normalement, elle m’aurait fait rire, mais il se trouve que le bébé de Paula a la peau brune, comme sa maman.

Vers la fin de la conférence, l’une des questions posées par le public me perturbe, ou disons plutôt que c’est la réponse du Dr Seter qui me dérange. Interrogé sur les dangers potentiels encourus par le Christ nouvellement né, le Dr Seter hésite longuement avant de s’exprimer. De toute évidence, le manuscrit de Suzama contient un avertissement très clair à ce sujet.

— Oui, se décide-t-il enfin à répondre. Suzama explique que les forces du mal feront plier la volonté des défenseurs du bien, dans le but de tenter de trouver l’enfant et de le détruire. Elle indique également que c’est le devoir d’un ancien, un ancien très puissant, de faire tout son possible pour protéger l’enfant.

Aussitôt, je lève la main.

— Suzama décrit-elle la forme que ces forces du mal vont revêtir ?

Le Dr Seter ne répond pas tout de suite.

— Non. Non, pas vraiment.

C’est le premier mensonge qu’il profère. Étrange.

Un ancien très puissant ?

Qui, sur cette planète, pourrait être plus ancien et plus puissant que je ne le suis moi-même ?

La soif du mal
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